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Evolution naturelle et enjeux politiques de la biodiversité

Du 20 au 22 septembre 2010 vient de se tenir à New York, dans le cadre de la soixante-cinquième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, les assises d’un débat de haut niveau auquel ont participé les chefs d’État et de gouvernement. Ce débat précède la Dixième Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique qui aura lieu à Nagoya, dans la préfecture d’Aichi, au Japon, du 18 au 29 octobre 2010. Ces deux grands événements des Nations Unies prépareront la réponse du monde entier à l’appauvrissement de la diversité biologique qui s’accélère, exacerbée par les changements climatiques. Ces débats devraient aboutir à l’adoption, à Nagoya, de cibles internationales pour l’état de la diversité biologique en 2020 et en 2050 et à la définition de modes d’application, de surveillance et d’évaluation qui mobiliseront l’engagement actif de toutes les parties prenantes. Il nous semble essentiel de faire le point des connaissances et des enjeux politiques de la biodiversité. Afin que chacun puisse cerner à différentes échelles, la difficulté qu’à l’humanité à avancer de façon cohérente dans ce débat capital. Car la question, depuis la conférence de Rio en 1992, n’est plus de sensibiliser les responsables politiques et les populations au problème de l’environnement, mais de définir une politique convaincante et surtout de trouver les moyens de la mettre en œuvre. Le risque climatique place en effet les autorités devant un problème crucial de gouvernance globale. Or, il s’agit de comprendre pourquoi, après deux décennies d’efforts internationaux pour relever le défi de l’environnement, aucune politique mondiale ne s’est imposée, aucun régime solide ne s’est mis en place ? 

Ce qu’est la Biodiversité.  La Biodiversité est la somme de toutes les plantes, les animaux, les champignons et micro-organismes présents sur Terre, leur variation génétique et phénotypique, les communautés et les écosystèmes dont ils font partie. Cette définition standard de la biodiversité implique un lien logique entre trois niveaux : d’abord Les gènes, qui composent et diversifient la population d’une espèce donnée, ensuite Les espèces, qui sont les constituants des communautés animales et végétales qui, avec leur environnement physique, forment enfin des écosystèmes, des paysages, et finalement des biomes. D’autres facettes de la biodiversité, aussi importantes d’un point de vue fonctionnel et évolutif, concernent la diversité des groupes fonctionnels (ou des formes de vie), la proportion d’espèces menacées ou endémiques, et la diversité des espèces cultivées et domestiquées et leurs parents sauvages. Ces formes de vie fonctionnelles reflètent les moyens d’adaptation par lesquels les organismes vivants ont répondu pendant des siècles aux pressions sélectives de l’environnement(1). 

La pression de l’homme sur l’environnement n’a cessé de croitre. La biodiversité mondiale est plus riche et varié que jamais auparavant. Elle est cependant menacée par une dynamique d’extinction sans précédent, que certains auteurs ont qualifié de sixième extinction majeure de l’ère Phanérozoïque(2).  

Même s’il n’y a pas de consensus quant à l’ampleur de la biodiversité sur Terre, il est clairement établi que cette extraordinaire diversité est le résultat de plus de 3,5 milliards d’années d’évolution biologique. Dans le même temps, la domination de l’homme sur la planète s’est si largement étendue que le Prix Nobel de chimie de 1995, Paul Crutzen(3) a été jusqu’à donner à l’époque présente le qualificatif de « ère Anthropocène». Le terme “Anthropocène” désigne l’ère géologique actuelle, dominée à plus d’un titre par la capacité destructrice de l’activité l’humaine. Elle supplante l’ère Holocène, période chaude qui a duré entre 10 et 12 millénaires. La période Anthropocène  a donc commencé vers la fin du 18ème siècle, comme le montrent les analyses d’air provenant de la calotte glacière, qui indiquent une accentuation de la concentration de CO2 et de méthane. Il se trouve que cette période coïncide avec l’invention du moteur à vapeur par James Watt en 1784. Les effets de l’homme sur l’environnement planétaire se sont intensifiés durant les trois derniers siècles. L’expansion humaine en termes démographiques et de l’utilisation par habitant des ressources de la Terre fut rapide. La population humaine s’est multipliée par 10 durant les trois derniers siècles, dépassant aujourd’hui six milliards, et devrait atteindre 10 milliards avant la fin de ce siècle. Il en résulte que 30 à 50 % des terres émergées de la planète sont aujourd’hui exploitées par l’homme. 

Pour tous les aspects de la biodiversité, le rythme actuel de changement et d’extinction est des centaines de fois plus rapide qu’auparavant dans l’histoire connue, et rien n’indique que ce rythme ralentisse. Pratiquement tous les écosystèmes de la planète ont été profondément transformés par les activités humaines. Par exemple, 35 % des mangroves et 20 % des récifs coralliens ont disparu. La sonnette d’alarme est tirée par d’éminents spécialistes : 

 « Nous traversons une crise inquiétante : celle de la perte continue d’espèces végétales et animales dont on ignore à quel stade elle s’arrêtera, si elle s’arrête. Nous voici donc en état d’alerte. Deux solutions : ou nous nous mobilisons comme nous savons le faire pour résister à l’oppression, ou nous acceptons l’élimination, espèce après espèce, de tout ce qui vit, jusqu’aux enfants de nos enfants ou de nos petits-enfants. Imaginons que nous ne décidions pas de stopper ce funeste engrenage : nous sommes alors menacés, nous, c’est-à-dire l’humanité. Si l’avenir n’est écrit nulle part, il est difficile de croire à la survie de notre espèce si nous nous croisons les bras »(4). C’est que la vitesse à laquelle l’humanité altère son environnement, l’importance de ces dégradations et leurs conséquences pour la répartition et l’abondance des espèces, les systèmes écologiques et la variabilité génétique, n’ont pas de précédent dans l’histoire de l’humanité(5). 

« Ce que l’humanité s’inflige à elle-même et inflige à la terre est, pour reprendre une formule moderne, le résultat d’une erreur d’investissement de capital. Après nous être appropriés les ressources naturelles de la planète, nous avons décidé d’en recevoir les dividendes selon des échéances à court terme aux montants sans cesse élevés. A l’époque, la décision parut sage.(…) Il y a cependant un problème : les composantes clés du capital naturel – les terres arables, les nappes phréatiques, les forêts, les pêcheries et le pétrole – sont en quantité finie, et nullement sujettes à un accroissement correspondant. En outre, elles sont actuellement décapitalisées par des prélèvements excessifs et la destruction de l’environnement.(…) Conscients aujourd’hui enfin de cette difficulté, nous avons entrepris une recherche effrénée de substituts(6). » L’ONG Global Footprint Network a déterminé qu’aujourd’hui, l’humanité utilise l’équivalent de 1,3 planètes chaque année(7). Cela signifie que la Terre a besoin d’un an et quatre mois pour régénérer ce que nous utilisons en une année. Des scénarios modérés des Nations Unies suggèrent que si la consommation et les tendances actuelles d’évolution de la population continuent ainsi, nous aurons, en 2050, besoin de deux planètes pour subvenir à nos besoins ! 

 Déjà pour 2010, depuis le 21 août dernier et jusqu’à la fin de l’année, les Terriens vivent à crédit sur les ressources de la planète. Chaque année, Global Footprint Network calcule le jour où la consommation de l’humanité en ressources naturelles a épuisé ce que la planète est capable de fournir en une année, de la filtration de l’eau douce à la fourniture de matières premières, y compris alimentaires. Cette année 2010 l’ »Earth Overshoot Day » – littéralement le « jour du dépassement » – a eu lieu le samedi 21 août. Ce qui signifie qu’il aura fallu moins de neuf mois pour épuiser 112% du budget écologique de l’année(8).  Les actions menées pour conserver la biodiversité 

Les spécialistes estiment que l’apparente simplicité des notions associées à la biodiversité masque en partie une grande complexité, qui devient manifeste dès lors qu’on tente d’appliquer ces concepts. Celles de communauté, d’écosystème, d’échelle, de hiérarchie, de mesures de diversité, d’indicateurs, de stabilité, de fragmentation, de seuil de population viable sont seulement quelques une des nombreuses notions qu’il faut comprendre pour étudier la nature de la biodiversité où tenter de l’insérer dans les législations nationales. Les réponses actuelles à la perte de la diversité biologique sont diversifiées. Les aires protégées constituent une part essentielle des programmes de conservation, particulièrement en ce qui concerne les habitats sensibles. C’est le cas au Gabon. Le réseau de 13 parcs nationaux créé par le Président de la République en 2002 est un échantillon représentatif de la majeure partie de la biodiversité d’Afrique centrale. Sur un peu moins de 4 millions d’hectares, sont ainsi conservées une large gamme de la diversité génétique, spécifique et écosystémique du bassin du Congo. Il reste cependant à mieux planifier le contrôle et l’évaluation, et consolider les financements pour la sécurité des sites et la mise en application des lois. Les écosystèmes marins et d’eau douce sont encore moins bien protégés que les écosystèmes terrestres, ce qui se traduit par des efforts croissants pour étendre les zones marines protégées. Faire respecter les zones marines protégées est difficile, une grande partie des océans de la planète se situant en dehors des zones de juridiction nationales. Cependant, à elles seules ces aires protégées ne suffisent pas à assurer la conservation de tout le spectre de la biodiversité. 

Les aires protégées peuvent certes augmenter la pauvreté lorsqu’elles ont pour conséquence de priver des communautés rurales locales des ressources dont elles dépendent traditionnellement. Les choix fait par le Gabon dans ce domaine sont que les aires protégées peuvent -et doivent- contribuer à améliorer les moyens d’existence quand elles sont gérées de sorte à profiter aux populations locales – d’où l’importance de la consultation et de la planification participatives. Pourtant, toutes ces actions restent encore nettement insuffisantes pour freiner les pressions qui s’exercent sur la biodiversité mondiale. Les tendances lourdes comme l’artificialisation des territoires, l’intensification agricole et l’exploitation excessive de la mer se poursuivent à un rythme important, à l’échelle de la planète. 

Les enjeux et l’avenir politique de la biodiversité En 1987, le célèbre rapport Brundtland ouvre la voie à un concept qui va avoir une extraordinaire carrière : le développement durable. Par cette assertion : « le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs »(9). Deux concepts accompagnent cette notion : le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. 

En avril 2002, lors de la Sixième Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique à la Haye, les gouvernements avaient décidé d’accélérer la lutte contre la perte de la biodiversité – au profit de la lutte contre la pauvreté et au profit de toutes les formes de vie sur la planète. L’objectif était de prendre les mesures nécessaires pour faire de 2010 l’année où la tendance à la perte de la biodiversité serait définitivement inversée. Sept programmes de travail sectoriels avaient donc été mis en place : travail pour la biodiversité des forêts, des zones agricoles, des terres sèches et humides, des eaux intérieures, biodiversité des îles, marine et des côtes, et enfin des montagnes. Des mesures qui semblent ne pas avoir réellement porté tous leurs fruits puisqu’en juillet dernier,  l’Union Internationale pour la conservation de la Nature constatait que malgré les actions engagées, l’objectif 2010 ne sera pas atteint. Les enjeux sont si importants et les divergences si marquées que les perspectives s’assombrissent chaque jour. 

Dès lors, quelles alternatives s’offrent à l’humanité ? Un panel d’experts internationaux, regroupé au sein du Millennium Ecosystem Assesment (10) a élaboré quatre scénarii plausibles d’évolution. Ils prennent en compte deux voies de développement possibles à l’échelle mondiale : une globalisation croissante ou une régionalisation croissante. Ces scénarios prennent également en compte deux façons différentes d’envisager les questions environnementales : pour l’une, les actions sont réactives et abordent les problèmes uniquement lorsque ceux-ci sont devenus évidents ; pour l’autre, la gestion des écosystèmes est proactive et vise délibérément au maintien à long terme des services fournis par les écosystèmes. A long terme, les enjeux politiques de la biodiversité à l’échelle de la planète vont tourner autour de ces 4 scénarii. 1.       Orchestration globale(11). Ce scénario dépeint une société future mondialement interconnectée, qui se concentre sur le commerce mondial et la libéralisation économique, et qui adopte une approche réactive vis-à-vis des problèmes liés aux écosystèmes. Dans ce scénario, la pauvreté diminue mais un certain nombre de services fournis par les écosystèmes se dégradent. Bien que des progrès soient accomplis sur le plan environnemental à l’échelle mondiale, notamment en matière d’émissions de gaz à effet de serre et de diminution des réserves marines de poisson, certains problèmes locaux et régionaux sont amplifiés. 

2.     Ordre par la force(12). Ce scénario représente un monde fortement régionalisé et fragmenté, préoccupé par la sécurité et la protection, et qui adopte une approche réactive vis-à-vis des problèmes liés aux écosystèmes. Les riches protègent leurs frontières et tentent de contenir la pauvreté, les conflits, la dégradation de l’environnement et la détérioration des services fournis par les écosystèmes dans des zones situées en-dehors de leurs frontières. Les inégalités mondiales s’accroissent considérablement du fait de la régionalisation et des limitations du commerce et des échanges. 

3.     Mosaïque d’adaptation(13). Dans ce scénario, les écosystèmes régionaux sont au centre de l’activité politique et économique. Les sociétés développent une approche locale fortement proactive en matière de gestion des écosystèmes. Certaines régions enregistrent de bons résultats et d’autres s’inspirent de ces succès, mais certains écosystèmes souffrent toujours d’une dégradation à long terme. 

4.     Techno jardin(14). Ce scénario dépeint une société mondialement interconnectée qui dépend fortement de la technologie pour assurer ou améliorer l’approvisionnement des services fournis par les écosystèmes. Dans ce scénario, les questions environnementales sont gérées de façon proactive dans le but d’éviter les problèmes. L’homme pousse les écosystèmes à produire autant que possible, mais cela amoindrit bien souvent la capacité de ceux-ci à maintenir leur propre équilibre, ce qui, en retour, peut avoir de graves conséquences pour le bien-être humain. 

Ainsi qu’on le voit, aucun scénario élaboré actuellement ne garantit la préservation intégrale du statut et des fonctions actuelles de la biodiversité mondiale. Une marge de perte est inévitable à long terme. L’enjeu est aujourd’hui de savoir quelle est « la capacité de décharge » de la nature : quel niveau de perte maximal pouvons-nous atteindre sans affecter la fonctionnalité des écosystèmes. Autrement dit, jusqu’où pouvons-nous prélever, fragmenter, transformer la nature sans risquer de perdre irrémédiablement des biens et services naturels essentiels à notre survie sur cette planète ? 

S’il est aujourd’hui impossible de répondre à ces questions, la nature et les activités humaines étant diversifiées, les initiatives politiques doivent cependant conduire l’humanité, vaille que vaille, vers un programme d’action efficace, équitable, contraignant et enfin exécutable. Car la gestion des services écosystémiques permettant aujourd’hui de gagner de l’argent grâce à la biodiversité, sera un des principaux enjeux post-Nagoya. Le 21e siècle tend en effet à devenir celui du développement durable dans lequel la biodiversité deviendra un enjeu géopolitique. Dans ce champ, une attention particulière devra être portée au régime international sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable de ses avantages. 

REFERENCES : 

(1) Raunkiaer C. 1934. The Life Forms of Plants. Oxford: Oxford Univ. Press 

(2) May RM, Lawton JH, Stork NE. 1995. Assessing extinction rates. In Extinction Rates, ed. JH Lawton, RM May, pp. 1–24. Oxford: Oxford Univ. Press (3) Crutzen PJ. 2002. Geology of mankind. Nature 415:23 

(4) Reeve, H., 2005 : Pour la biodiversité : manifeste pour une politique rénovée du patrimoine naturel, Ligue ROC, Paris, P1 (5) Watson, R.T, Heywood V.H., Baste I., Dias B., Gamez R., Janetos T., Reid W., Ruark G., 1995 : Etude mondiale de la biodiversité. Résumé à l’intention des décideurs. PNUE et Cambridge University Press, New York, P. 2 

(6) Edward O. Wilson : L’avenir de la vie. Seuil, Paris, 2003, P. 191. (7)  http://www.footprintnetwork.org/fr/index.php/GFN/page/world_footprint/

(8) http://www.footprintnetwork.org/en/index.php/GFN/page/earth_overshoot_day/ (9) Brundtlant et al. :NOTRE AVENIR A TOUS, Commission mondiale sur l’environnement et le développement, Editions du FLEUVE, publications du Québec, 1988 

(10) http://www.millenniumassessment.org/en/About.aspx (11) http://www.greenfacts.org/en/ecosystems/toolboxes/scenarios-go.htm 

(12) http://www.greenfacts.org/en/ecosystems/toolboxes/scenarios-os.htm  (13) http://www.greenfacts.org/en/ecosystems/toolboxes/scenarios-am.htm (14) http://www.greenfacts.org/en/ecosystems/toolboxes/scenarios-tg.htm 

1 commentaire à “Evolution naturelle et enjeux politiques de la biodiversité”


  1. 0 Serge33 19 mar 2011 à 15:48

    Analyse intéressante, qui prouve votre connaissance des mécanismes complextes de l’environnement. Bravo

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